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Enseigner les sociétés coloniales en Nouvelle-Calédonie

mardi 25 juin 2013 par Stéphane MINVIELLE

 Introduction

L’idée de cette conférence est venue des cours que j’assure depuis bientôt
deux ans à l’IUFM de l’Université de la Nouvelle-Calédonie :

  • Préparation des étudiants préparant le CAPES à la question d’histoire
    contemporaine intitulée « Les sociétés coloniales à l’âge des Empire (milieu
    XIXe-milieu XXe siècle, Afrique, Asie, Antilles)
    • manuels de concours chez les éditeurs SEDES, Ellipses, Bréal et Atlande.
    • le choix d’un intitulé de question au concours n’est jamais le fruit du
      hasard. Il est le résultat d’une évolution sensible de l’historiographie sur un
      sujet donné et/ou d’une volonté d’aborder une thématique particulière en lien
      avec l’évolution des programmes enseignés dans le secondaire
  • Préparation des futurs enseignants du territoire au contact du terrain
    par des interventions en didactique et pédagogie, ce qui pose
    immédiatement la question des programmes adaptés et la place accordée à
    l’histoire locale et régionale dans la formation des jeunes Calédoniens.
    Volontairement, je n’ai pas choisi pour titre « Enseigner les sociétés coloniales
    de Nouvelle-Calédonie », mais « Enseigner les sociétés coloniales en
    Nouvelle-Calédonie ». Mon propos n’est donc pas de faire un cours
    magistral sur l’histoire de la Nouvelle-Calédonie, mais plutôt de
    proposer une réflexion sur la notion de « sociétés coloniales » et de voir
    selon quelles modalités elle s’intègre dans les programmes actuels de
    l’enseignement secondaire.

Dans un premier temps, afin de rentrer dans le sujet, j’aimerais commencer
par réfléchir sur la définition de ce que l’on appelle une société coloniale.

 I- Qu’est-ce qu’une société coloniale ?

L’essentiel de mon argumentation va reposer sur le contenu du chapitre
introductif du manuel D. BARJOT, J. FREMEAUX, Les sociétés coloniales à
l’âge des empires, Paris, SEDES, 2012.

1- Les sociétés coloniales : des « associations bizarres »

Une société coloniale est d’abord et avant tout une société, c’est-à-dire
un ensemble de personnes qui entretiennent entre elles des liens
suffisamment stables et durables pour être dépendants les uns des autres.
Pour exister, une société a besoin de trois choses :

  • depuis Rousseau, il est admis qu’une société repose sur un contrat
    social, qui peut prendre la forme d’un cadre juridique tacite ou clairement
    défini. Pour aller vite, un cadre étatique structure la société => « L’Etat est
    l’armature formelle d’une société », notamment en Europe à partir du XIXe
    siècle quand se développe le concept d’Etat-Nation
  • ce contrat social peut reposer sur la libre-adhésion ou sur la contrainte
  • bien souvent, une société se caractérise par un sentiment d’appartenance
    commune, qui peut par exemple découler de l’existence d’une culture
    commune.

Par rapport à cette définition relativement neutre et générale de ce qu’est une
société, la situation coloniale apporte toute une série de particularités.
Trois éléments méritent ici d’être soulignés :

  • Avant la colonisation, les territoires qui allaient devenir des colonies
    disposaient d’une organisation sociale et n’étaient pas vides
    d’hommes
  • La mise en place des colonies entraîne un bouleversement des sociétés
    pré-coloniales, qui subissent dès lors des formes d’assujettissement
    symbolisées par exemple par le développement d’une administration
    coloniale chargée d’opérer une nouvelle organisation sociale, et de mettre
    en place un ordre colonial
  • La période coloniale se caractérise par des sociétés dans lesquelles les
    même règles ne s’imposent pas de la même manière aux populations
    colonisatrices et aux populations colonisées

La rencontre entre les sociétés et le fait colonial a donc produit, selon
Jacques Frémeaux, des « associations bizarres ». A ce titre, les sociétés
coloniales sont extrêmement diverses, et cette diversité s’explique en partie
par la nature même de chaque colonie, avec une distinction ancienne entre
deux situations extrêmes :

  • la colonie de peuplement => arrivée d’un nombre plus ou moins important
    de colons => cas le moins fréquent
  • la colonie d’exploitation => le but premier de la colonisation est ici la mise
    en valeur économique des colonies => cas le plus fréquent

Un autre élément fondamental est que, dans beaucoup de cas, la
colonisation des XIXe-XXe siècles a donné naissance à des sociétés
coloniales qui ont finalement constitué une parenthèse de courte durée
dans le temps historique. En 1936, 80% des populations de l’empire
français sont rattachées à la France depuis moins de 60 ans.

2- Les sociétés coloniales, des sociétés de la différence, de l’inégalité et
du contact

Selon Jacques Frémeaux, les sociétés coloniales ont 3 caractéristiques
principales :

  • elles sont marquées par la différence : Jacques Frémeaux fait ici référence au concept de société plurale : « des
    sociétés dans lesquelles coexistent des groupes qui obéissent à une
    même autorité, mais ne se mélangent pas, chacun gardant ses
    traditions, ses lois, ses moeurs, voire sa religion ».
    Sauf exception, et en dépit des discours prétendant le contraire, l’objectif
    premier de l’administration coloniale n’est pas de gommer ces
    différences, qui restent une donnée structurelle des sociétés coloniales de
    leur naissance à leur disparition. Par ailleurs, les populations colonisées sont
    loin de montrer un désir unanime d’abandonner leur culture pour adopter des
    modes de vie et de pensée importés suite à la conquête.
    Cette différence repose sur un système binaire qui distingue les « agents de
    la puissance colonisatrice » et les populations autochtones ou indigènes.
    Toutefois, face à ces deux populations qui se font face, un 3e groupe vient
    brouiller cette lecture simpliste : les métis et les minorités.
    Outre des différences de nature culturelle, la situation coloniale ajoute une
    différence qui découle directement du fait que toutes les colonies sont plus
    ou moins constituées à partir d’un usage de la force : le colonisateur est
    le peuple vainqueur alors que le colonisé est associé au peuple vaincu.
    En définitive, l’ordre colonial a pour objectif, autour du triptyque ENCADRER,
    SURVEILLER, PUNIR, de perpétuer dans le temps et l’espace des
    différences aux origines multiples.
  • elles sont marquées par l’inégalité :
    L’inégalité est à la fois le fondement et le principe de fonctionnement des
    sociétés coloniales. Ainsi, la différence commande la place de chacun au
    sein des hiérarchies sociales des colonies : le colonisateur domine le
    colonisé. Cette inégalité est perceptible à tous les échelons :
    administration, fiscalité, justice, accès à la terre, éducation, santé...
    Dans n’importe quelle colonie, le plus pauvre et misérable « petit blanc »
    dispose toujours de privilèges inaccessibles au plus éminent représentant
    des élites autochtones.
    Pour aller dans la caricature, on pourrait donc dire que le colon n’a que des
    droits, et le colonisé que des devoirs, que le colon commande et que le
    colonisé obéit.
    Cette inégalité découle naturellement de l’idée de conquête coloniale,
    mais elle a aussi des racines plus profondes et perverses. Ainsi, au XIXe
    siècle, les nombreux travaux destinés à établir l’inégalité des races légitiment
    la position supérieure du colonisateur, et notamment celle des Européens
    dans leurs colonies.
    Enfin, outre le fait que la situation coloniale fonctionne sur des hiérarchies qui
    dépendent étroitement de l’assujettissement d’un peuple par un autre, les
    inégalités sont aussi de nature socioéconomique. En moyenne, les
    colons sont largement plus riches que les indigènes, même si de très
    nombreuses exceptions viennent contredire ce modèle, et créent des
    anomalies que supportent très bien les administrations coloniales à partir du
    moment où l’inégalité de statut est préservée.
    Bref, les sociétés coloniales présentent de nombreux points communs avec
    les sociétés européennes d’Ancien régime définies par des privilèges.
    A mesure que le souvenir de la conquête s’éloigne, à mesure que des élites
    autochtones adoptent des codes et des valeurs de la métropole coloniale,
    l’inégalité apparaît de plus en plus insupportable pour ceux qui la
    subissent.
  • elles sont marquées par le contact :
    La différence et l’inégalité ont pour conséquence d’engendrer de la
    ségrégation, de la discrimination au sein des sociétés coloniales. Pourtant,
    cette situation n’empêche pas les sociétés coloniales d’être des sociétés du
    contact.
    La nature et l’intensité des contacts dépend de plusieurs facteurs. Par
    exemple : la liberté de nouer des contacts qu’autorise l’administration ; l’ancienneté de la colonie ; le moment considéré (les contacts sont souvent plus nombreux lors de la
    mise en place d’une société coloniale, alors qu’ils ont tendance à se raréfier à
    mesure que le temps passe) ; la quantité de colons installés dans la colonie.
    A de rares exceptions près, aux XIXe-XXe siècles, le contact se fait
    toujours dans un contexte qui maintient la différence et l’inégalité. Il
    existe toutefois des domaines dans lesquels cette logique peut se trouver
    brouillée, par exemple à l’école ou dans l’armée. Ces contacts inévitables entre plusieurs populations vivant sur un même
    territoire débouchent, notamment dans le domaine culturel, sur des formes
    de métissage, d’hybridations => bref, le contact produit parfois une vraie
    rencontre, une vraie collusion entre deux mondes qui n’étaient pas destinés à
    se mélanger. Exemple : développement de la culture créole aux Antilles

3- Les sociétés coloniales, des sociétés complexes

Au total, l’idée que je retiens de l’analyse que fait Jacques Frémeaux des
sociétés coloniales est celle de COMPLEXITE. Que l’on prenne la différence,
l’inégalité ou le contact, de nombreux éléments viennent brouiller l’image de
sociétés coloniales fonctionnant sur un système binaire simple opposant
colonisateurs et colonisés :

  • DIFFERENCE : les métis et les minorités constituent des groupes distincts, et
    face auxquels les colonisateurs vont souvent avoir beaucoup de mal à se
    positionner
  • INEGALITE : l’inadéquation entre les hiérarchies de statuts et les hiérarchies
    socioéconomiques perturbe l’opposition classique entre le colon riche et
    privilégié, et le colonisé pauvre et assujetti. Une autre source de complexité
    provient de la participation de certains colonisés au fonctionnement du
    système colonial
  • CONTACT : les circulations et transferts culturels montrent que les points de
    contact entre populations au départ très différentes et séparées ont été très
    nombreux.

La complexité des sociétés coloniales ne tient pas seulement à leur
fonctionnement. Elle est également présente lors de leur effondrement. En
effet, les sociétés coloniales prennent fin à la suite d’un processus de
décolonisation, dont on peut trouver plusieurs définitions en fonction des
auteurs :

  • la décolonisation représente la fin de la société coloniale, et de ses
    fondements inégalitaires et d’assujettissement, même si le territoire n’accède
    pas à l’indépendance => les Antilles françaises après la départementalisation
  • la décolonisation représente l’accès à l’indépendance d’un territoire
    colonisé, mais sans modification sensible de sa composition sociale =>
    Afrique du sud au début du XXe siècle
  • La décolonisation représente l’accès à l’indépendance du territoire
    colonisé, et l’exercice des responsabilités politiques par les populations
    jadis considérées comme indigènes qui prennent leur destin en mains,
    alors que les populations colonisatrices quittent le territoire de l’ancienne
    colonie => cas le plus fréquent durant la période des deux grandes phases
    de la décolonisation entre 1945 et les années 1960

La prise en compte de la diversité et de la complexité des sociétés coloniales
est la conséquence du renouvellement permanent des points de vue
développés par ceux qui les ont étudiées.


titre documents joints

Enseigner les sociétés coloniales en Nouvelle-Calédonie

25 juin 2013
info document : PDF
191.6 ko

Texte tiré d’une conférence tenue le 19 juin 2013 à l’IUFM de Nouvelle-Calédonie.


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